Gilbert Richer - Psychologue
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Dossier : la dépendance affective
Origines et définition de la dépendance affective

La dépendance affective est un concept qui fait l’objet de nombreuses propositions théoriques. Toutefois, plusieurs confondent à mon sens sa définition avec les différentes manifestations sur la conduite. Par exemple, lorsque l’on souligne que la dépendance est une façon de gérer sa vie à partir des besoins de autres, ou encore qu’elle correspond à une recherche de satisfaction du besoin d’être aimé, reconnu ou valorisé et qu’elle comporte toujours une dimension de négation de sa propre personne, il s’agit là de manifestations comportementales liées à la présence de cette affection, non pas d’une définition exacte de sa dynamique.

Dans ce premier article de deux sur le sujet, je vous propose en premier lieu une définition précise de la dépendance affective ainsi qu’une analyse de ses origines. Pour ce faire, il nous faut tout d’abord envisager quelques concepts sans lesquels il est impossible de saisir la pleine dimension de cette perturbation de la personnalité, qui, généralement, fournit une explication à la majorité des formes de difficultés présentes dans la conduite humaine.

L’état initial du développement

La nature a prévu des étapes bien précises pour le développement de l’enfance à la maturité. Il revient bien sûr à la famille, et plus particulièrement aux parents, d’agir d’une façon qui permette à l’enfant de franchir avec succès chacune d’elles pour accéder en bout de piste à une gestion de vie caractérisée par l’accession à son identité et par un processus décisionnel respectueux des exigences de l’autodétermination.

Les multiples perturbations caractérisant certaines dynamiques familiales amènent toutefois le développement à dévier de cette trajectoire. Devant la dysfonction familiale, l’enfant n’a en effet d’autres choix que la mise en place d’une façon de s’adapter qui devra tenir compte des caractéristiques de cette dysfonction et qui sera malheureusement maintenue dans la gestion de sa vie adulte. La meilleure façon de circonscrire les origines et la nature de la dépendance affective consiste donc à cerner en premier lieu les conditions initiales de notre départ dans la vie puis d’examiner la nature ainsi que les conséquences de cette adaptation en présence de la dysfonction familiale. Fondamentalement, tel que vous le verrez, les origines de la dépendance affective remontent à une parfaite inversion des conditions prévues pour l’accession à l’identité au point où, au plan théorique, ces deux concepts sont parfaitement opposés.

L’examen des conditions caractérisant l’état initial dans lequel nous abordons la vie indique que nous naissons tous dans un état absolu de dépendance. Nous dépendons en effet de nos parents pour notre survie, pour la satisfaction de la totalité de nos besoins et pour franchir avec succès les différentes étapes de notre croissance vers notre autonomie, vers notre capacité de gérer éventuellement seul notre destinée. Sans eux ou sans adultes qui s’occupent de nous, nous sommes définitivement voués à la mort dans les heures qui suivent notre naissance.

Non seulement la dépendance définit-elle notre état initial mais elle situe en outre les grands paramètres de ce que seront nos relations avec les autres pour la vie entière : nous dépendrons toujours d’un autre que soi pour être aimés et nous reproduire. La dépendance n’est donc pas, dans son essence, une calamité et une perturbation de la personnalité : elle est une donnée incontournable de la vie, de ses origines et de toute son organisation. Le problème du dépendant affectif ne réside donc pas dans la dépendance comme telle mais bien dans son utilisation.

Cet état de dépendance possède deux corollaires : l’impuissance et la vulnérabilité. Nous ne disposons en effet d’aucun moyen de défense pour nous prémunir contre ce qui provient de l’extérieur, pour éviter ou pour éliminer ce dont nous pourrions être les victimes. En ce sens, nous n’avons d’autres choix que de « subir » les conditions de croissance instaurées par nos parents et qui découlent de la gestion de leur pouvoir absolu sur nous. C’est ainsi que l’impuissance et la vulnérabilité contribuent elles aussi à l’établissement de l’état initial dans lequel nous démarrons dans la vie, en même temps qu’elles nous confinent à toute absence de pouvoir sur les autres, de quelque nature que ce soit.

À cet état initial de dépendance, d’impuissance et de vulnérabilité absolues correspondent toutefois et simultanément le pouvoir et la liberté d’être. Cette opposition dépendance – liberté découle d’une des lois gouvernant l’Univers et à laquelle nous sommes tous invariablement soumis, celle de la dichotomie. Cette loi signifie non seulement que tout ce qui existe est en mouvement de sa naissance vers son extinction mais que tout est organisé autour des opposés absolus : la nuit s’oppose au jour, la mâle à la femelle, la naissance à la mort, l’inconscience à la conscience et ainsi de suite. C’est pourquoi, en vertu de cette loi, nous naissons à la fois dépendants et libres, à la fois impuissants et détenteurs d’un pouvoir.

Mais libres et capables de quoi ? Libres d’être nous-mêmes, tout simplement. Libres d’exprimer tous les contenus de notre vie intérieure et ce, sans aucune limite et sans qu’aucun délai ne soit toléré quant à la satisfaction de nos besoins. Et cette liberté d’être s’accompagne d’un pouvoir identique. Du verbe latin potere, signifiant « être capable », la présence de ce pouvoir signifie que notre existence est soutenue par une énergie vitale, l’agressivité, qui, dès la naissance, ne possède également aucune limite dans ses différentes manifestations.

Les conditions initiales de notre départ dans la vie sont les donc les suivantes : nous naissons tous dans un état caractérisé par la dépendance, l’impuissance et la vulnérabilité absolues, à l’intérieur desquelles nous exerçons notre liberté et notre pouvoir tout aussi absolus d’être qui nous sommes. L’énergie circule librement et tout état de tension est suivi par son abaissement en situation d’expression de soi. Dans un deuxième temps, et toujours dans le respect de la loi de la dichotomie, la liberté et le pouvoir d’être qui nous définissent s’opposent à la liberté et au pouvoir de nos parents d’agir sur nous, puisque ce sont eux qui sont détenteurs de la permission et de l’interdiction. Et c’est à partir de la rencontre entre ces deux pouvoirs et ces deux libertés que prendra forme la relation que nous entretenons avec nous. Plus précisément, c’est la relation avec nos parents qui détermine la relation avec soi alors qu’ultérieurement et toujours dans le respect de cette loi de la dichotomie, ce sera ensuite cette relation avec soi qui déterminera la relation que nous aurons avec les autres. Pour une meilleure compréhension de ces concepts de pouvoir et de liberté, je vous réfère à l’article portant sur les pouvoirs d’être et d’agir sur soi (¨Les pouvoirs d'être et d'agir¨), ainsi que sur celui de la compétence parentale (¨Les deux rôles dans la compétence parentale¨).

Les origines de la dépendance affective
La dépendance affective prend habituellement racine dans un déséquilibre issu de cette opposition des pouvoirs et des libertés propres à l’enfant et aux parents, plus précisément dans l’abus du pouvoir et de la liberté d’agir que possèdent ces derniers sur le pouvoir et la liberté d’être de l’enfant. Je dis « habituellement » parce que certains événements de la vie génèrent parfois des traumatismes, comme l’humiliation d’un enfant en classe par un enseignant en mal de pouvoir, qui n’ont rien à voir avec une quelconque dysfonction familiale mais qui, dans leur nature et leur intensité, auront une incidence sur le développement de la dépendance affective. Par cet abus, donc, les parents provoquent chez l’enfant l’émergence graduelle de peurs acquises, telles le rejet, le jugement, le ridicule, l’abandon, la honte, l’humiliation, la culpabilité, etc., devant lesquelles l’enfant n’a d’autres choix que la mise en place de « comportements de survie » afin de taire la souffrance qui émerge lentement en lui. Ce sont ces peurs acquises au sein de la dysfonction familiale qui coulent les fondations de la future dynamique de la dépendance affective et voici comment s’enracine ce processus.

Tout d’abord, l’utilisation de ce concept des comportements de survie dans la définition de la dépendance affective s’explique par l’écart entre l’intensité du pouvoir subi et les peurs qu’il injecte, d’une part, et d’autre part l’impuissance absolue de l’enfant de s’en défendre : si vous êtes « attaqués » par un chaton, vous n’êtes pas en survie, mais vous le devenez devant un tigre du Bengale de 200 kg. Dans les deux situations, votre pouvoir potentiel demeure le même ; toutefois, c’est la plus grande intensité du pouvoir extérieur dans la deuxième situation qui vous place en survie. Devant l’abus de pouvoir parental, caractérisé par l’interdiction du pouvoir et de la liberté d’être de même que par celle de toute contestation de l’autorité, la dépendance, l’impuissance et la vulnérabilité de l’enfant le confinent obligatoirement à l’utilisation du seul moyen disponible pour se protéger contre la souffrance émergeante : la négation de sa personne. La négation de soi doit donc être considérée comme le premier comportement de survie jetant les bases de ce qui deviendra sa dépendance affective. La preuve de ce premier comportement de survie nous est donnée par sa présence chez tout dépendant affectif à l’âge adulte.

Comme rien ne vient jamais seul, cette négation de soi s’accompagne d’un deuxième comportement de survie : le développement d’une centration sur le répertoire verbal et non verbal des parents. Cela signifie que l’enfant quitte la relation avec sa propre vie affective pour se concentrer dorénavant sur celle de ses parents afin d’identifier leur humeur et de prévoir, si possible, leurs réactions pour décider de la conduite à adopter. Et cette attitude est des plus normales : en situation de peur, la survie nous commande l’observation attentive de l’objet de notre peur. Plus il se centrera sur la conduite parentale, plus malheureusement il s’éloignera inexorablement de lui-même pour parvenir finalement à ignorer ses propres besoins, sauf celui de se protéger.

Ce premier comportement de survie suggère donc que l’objectif est la protection de soi alors que le moyen d’y parvenir est la protection des réactions affectives de ses parents ; comme la protection de la réaction parentale définit le moyen de l’autoprotection elle ne peut donc pas offrir une définition de la dépendance affective. Ce second comportement de survie conduit donc l’enfant à l’apprentissage d’une autre caractéristique comportementale de sa future dépendance affective : la centration sur les besoins et les réactions affectives d’autrui dans un but d’autoprotection. C’est ainsi que l’enfant se prépare à devenir un spécialiste des besoins de l’autre et, partant, un parfait ignorant des siens.

Finalement, un troisième comportement de survie fait son apparition et qui est en quelque sorte un corollaire du second. Toujours dans un but d’autoprotection, la centration de l’enfant sur le langage verbal et non verbal de l’autorité parentale s’accompagne de tout un répertoire de comportements visant à modifier la conduite de cette dernière. Autrement dit, l’enfant cherche l’apprivoisement de l’objet de sa peur en suscitant chez celui-ci une conduite générant de moins en moins de crainte. Développant le plus souvent une gentillesse excessive à cet effet, il œuvre de cette façon à changer la conduite parentale et, si possible, alerter ces derniers de la crainte qui l’habite. Ce faisant, il met en place un autre troisième caractéristique comportementale de la dépendance affective : l’assurance de son bien-être par l’induction de changements dans la conduite de l’autre.

L’émergence graduelle de ces comportements de survie, générés par les peurs acquises, crée malheureusement une parfaite inversion des conditions prévues pour le succès du développement vers l’identité et la sérénité : d’une conduite respectueuse de ce qui est ressenti à la naissance, l’enfant développe maintenant tout un répertoire de comportements visant dorénavant à ressentir le moins possible les craintes qui ont tendance à s’accumuler en lui. En d’autres termes, le point de départ de la construction de la dépendance affective devient ce passage du pouvoir et de la liberté d’être à la peur d’être soi puis à la négation de soi. Ce faisant, l’enfant détermine sa conduite à partir de l’affectivité de ses parents, non plus à partir de la sienne qu’il craint maintenant de ressentir, et c’est la généralisation éventuelle de ce processus psychodynamique aux relations avec autrui qui deviendra le moteur de la dépendance affective : la mise en place d’un processus décisionnel maintenant axé sur les réactions affectives d’autrui par crainte d’une relation avec sa propre affectivité.

Une définition de la dépendance affective
Maintenant, quelles sont les principales conclusions à tirer de cet état préparatoire à la dépendance affective et quelle définition retenir à la lumière de ce qui vient d’être souligné ? Sous l’action d’un abus de pouvoir d’agir sur l’enfant, les parents portent atteinte au pouvoir ainsi qu’à la liberté d’être de ce dernier, provoquant de la sorte une inversion du processus prévu pour le succès du développement vers l’identité. Le processus de construction de la dépendance affective est donc le suivant : l’abus de pouvoir inhérent à la dysfonction parentale génère la présence de peurs acquises dont les actions entraînent l’émergence de comportements de survie qui, à leur tour, entraînent la disparition du pouvoir et de la liberté d’être en faveur de la négation de soi, une centration de l’enfant sur les réactions affectives parentales et l’émergence d’un processus décisionnel axé sur les réactions affectives anticipées de ses parents. C’est la généralisation de ce processus d’adaptation aux futures relations de l’enfant en croissance qui portera le nom de dépendance affective.

La conduite de survie de la négation de soi durant l’enfance définit donc une période d’incubation de la dépendance affective. Elle crée un arrêt complet du développement de l’affectivité puisque l’enfant agit maintenant d’une façon qui lui permet de s’éloigner de sa vie affective dont le contenu n’est plus utilisé dans le processus décisionnel. Plus le temps s’écoule, plus l’enfant creuse une distance profonde avec lui-même, par peur de ressentir les contenus de son affectivité, et c’est la raison pour laquelle les dépendants affectifs parviennent rarement à identifier leurs besoins. Tout suggère donc que la base dynamique de toute dépendance affective soit essentiellement la peur de la relation avec soi.

On peut dès lors définir cette affection de la façon suivante : elle est une perturbation, parfois pathologique, de la relation avec soi, découlant du maintien à l’âge adulte de comportements de survie développés dans l’enfance sous l’action des peurs acquises et nourrissant un processus décisionnel axé sur les réactions affectives observées, anticipées ou projetées chez d’autrui par crainte d’une relation avec sa propre affectivité.

Une telle définition signifie que le dépendant affectif ne craint jamais la réaction d’autrui mais bien ce qu’il risquerait de ressentir au sein de sa propre vie affective si cette réaction anticipée devait se produire. Par exemple, le dépendant ne craint pas le rejet mais bien la présence des sensations du rejet. C’est la raison pour laquelle il détermine sa conduite en fonction de celle d’autrui, cet apprentissage ayant été réalisé dans le cadre de la relation parentale tout le long de son développement. Depuis son enfance, en effet, il fuit la présence des peurs acquises qui se sont accumulées en lui et qui, dans leur action toxique sur son affectivité, ont perturbé la qualité initiale de la relation avec cette dernière. Les mécanismes de protection développés depuis l’enfance maintiennent la négation de sa personne car la dysfonction familiale qu’il a subie l’a convaincu que c’est le fait d’être véritablement lui-même qui l’expose à de telles situations.

Cette façon de définir la dépendance affective non seulement correspond aux faits qui sont en mesure d’être observés mais permet également de saisir la dynamique des multiples difficultés sous-jacentes aux perturbations dont peut souffrir l’être humain. Ainsi, on pourra dire de l’obsessif-compulsif qu’il est incapable de côtoyer et de gérer la présence de sensations agressives, du délinquant qu’il fuit la présence d’affects dépressifs, de l’hystérique qu’il est incapable de supporter la présence de l’anxiété, du perfectionniste qu’il maintient une distance avec la peur du jugement et la douleur d’une estime de soi détériorée, du psychotique qu’il est incapable de gérer les sensations générées par sa relation avec sa réalité, etc. Toutes ces personnes ont en commun ceci : elles affichent toutes un handicap dans leur capacité de ressentir et de gérer le contenu de leur vie affective en vertu d’une relation perturbée avec celle-ci.

Si vous croyez souffrir de dépendance affective, c’est que vous évoluez en fait dans une relation perturbée avec vous-mêmes. Vous craignez de ne pas ressentir les contenus de votre vie affective et c’est la raison pour laquelle vous n’osez pas être véritablement vous-mêmes. Vous êtes gérés par vos peurs acquises et votre conduite se situe à l’envers des paramètres prévus pour votre accession au bien-être : vous agissez dans le but de ne pas ressentir alors que l’accession au bien-être exige que vous respectiez ce que vous ressentez.



Gilbert Richer Psychologue
Janvier 2006



Prochain article : les six caractéristiques psychodynamiques de la dépendance affective.




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